Budget 2026 : l’inquiétude d’Éric Lombard face à un débat enlisé et à la tentation du passage en force

Ancien pilier de la fabrique budgétaire, Éric Lombard observe aujourd’hui les débats sur le projet de loi de finances 2026 depuis les gradins. Et le spectacle l’inquiète. Celui qui n’est resté que neuf mois à la tête de Bercy, entre janvier et octobre 2025, ne cache plus ses réserves face à la méthode envisagée par l’exécutif pour sortir de l’impasse.
À 67 ans, l’ex-directeur général de la Caisse des dépôts connaît mieux que quiconque les ressorts d’un compromis budgétaire. L’an dernier, alors que la France avait déjà commencé l’année sans loi de finances, il avait réussi à « donner un budget » au pays.
Son expérience des cabinets ministériels sous François Mitterrand, son ancrage rocardien et ses canaux de discussion avec la gauche parlementaire avaient permis d’arracher un accord de non-censure avec le Parti socialiste, débouchant sur l’adoption du budget mi-février.
Aujourd’hui, la situation semble encore plus fragile. Depuis son départ de Bercy, le 5 octobre, Éric Lombard affirme n’avoir eu aucun échange ni avec le chef de l’État ni avec le Premier ministre. S’il continue de fréquenter les cercles politiques, il regarde désormais les discussions budgétaires avec une distance critique, se disant « inquiet » face à la tournure des débats à venir.
Un budget toujours sans majorité
Mardi, 13 janvier soir,loi de finances pour 2026 a repris pour la deuxième fois l’examen du projet de loi de finances pour 2026. Faute d’accord trouvé avant la fin de l’année 2025, l’État fonctionne encore sous le régime d’une loi spéciale reconduisant temporairement les recettes et les dépenses de l’année précédente.
Devant des députés sceptiques, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a voulu se montrer rassurant : « Le budget est à portée de main », a-t-il assuré, appelant les groupes parlementaires à « un dernier effort ».
Même tonalité du côté de la ministre des comptes publics, Amélie de Montchalin, qui estime qu’après des centaines d’heures de débats et l’examen de milliers d’amendements, « il est l’heure de faire aboutir ».
Mais dans l’hémicycle, peu croient à une adoption classique du texte. Les oppositions restent profondément divisées. Le Rassemblement national, La France insoumise, les écologistes et les communistes ont réaffirmé leur rejet du projet, même si la motion de rejet préalable portée par LFI a été écartée, permettant la poursuite des discussions.
49.3 ou ordonnances : des options de plus en plus évoquées
Face à l’absence de compromis clair, la perspective d’un passage en force ressurgit. Plusieurs élus de la majorité plaident désormais ouvertement pour l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution.
« On n’est pas en manque de débats budgétaires depuis octobre. Il faut maintenant passer à autre chose », estime le député Horizons Frédéric Valletoux.
À droite, Les Républicains se montrent plus prudents. Nicolas Ray appelle à poursuivre les négociations, notamment sur la réduction des dépenses, préférant « quinze jours de plus » à un budget bâclé qui pèserait davantage sur les ménages et les entreprises.
Du côté des socialistes, la menace de censure demeure, mais elle n’est plus automatique en cas de recours au 49.3. « Ce qui compte, c’est le résultat final », résume le député PS Arthur Delaporte, qui prévient néanmoins qu’un budget jugé « empoisonné » conduirait à une censure.
Autre option théorique : le recours aux ordonnances budgétaires. L’article 47 de la Constitution autorise le gouvernement à mettre en vigueur le budget par ordonnance si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, un délai désormais dépassé.
Une voie juridiquement ouverte, mais politiquement explosive : jamais, dans l’histoire de la Ve République, un gouvernement n’a fait adopter un budget de l’État par ordonnance.
Une sortie de crise encore incertaine
Dans ce climat tendu, l’exécutif insiste sur l’urgence d’adopter un texte. Selon Roland Lescure, rester sous loi spéciale « pénalise l’économie » et empêche de répondre aux bouleversements internationaux récents.
Le gouvernement vise un déficit public limité à 5 % du PIB et affirme vouloir partager l’effort entre les différents acteurs économiques.
Les débats portent encore sur des points sensibles : le financement des collectivités territoriales, les dépenses d’avenir (enseignement, recherche, transition écologique, logement) et le pouvoir d’achat.
Premier signe de fronde parlementaire, les députés ont déjà voté, contre l’avis du gouvernement, l’indexation de la dotation globale de fonctionnement des collectivités sur l’inflation.
Pour Éric Lombard, cette accumulation de tensions rappelle à quel point l’adoption d’un budget repose avant tout sur le dialogue politique. Faute de compromis solide, le gouvernement pourrait être contraint d’emprunter une voie inédite ou risquée, au risque d’aggraver une crise institutionnelle déjà bien installée.



